Marie Barmont

Étudiante en Études Genre

Depuis que je suis enfant, j’aime qu’on me raconte des histoires et qu’on me fasse voyager. J’ai toujours beaucoup lu aussi. Je n’écris jamais sans une tasse de thé ou de café à portée de main. Rien que leur odeur est une matière première de choix pour l’imagination et la créativité. Et puis, l’hydratation c’est important pour les neurones !”

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“J’aurais beaucoup aimé écrire “Alice aux pays des Merveilles”, mais j’écris plutôt des nouvelles qui parlent d’événements pluou moins joyeux de la vie d’après le point de vue d’un ou plusieurs personnages. Et comme je suis mauvaise en synthèse, mes phrases ont tendance à être très (trop !) longues, mais je me soigne en lisant des haikus.”

Ci dessous, deux de ses nouvelles. A déguster sans modération! 

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– ACTA FABULA EST –

” Ils se tenaient l’un en face de l’autre, chacun à un bout de la pièce. Lui, brun, ténébreux et cerné, paraissant à bout de force. D’ordinaire si majestueux, le regard fier, il se tenait à présent voûté. Ses yeux presque exorbités, hagards, fixaient le sol avec un curieux mélange de détresse et d’intensité. Elle, délicate beauté rousse à la peau laiteuse restait pétrifiée. Ses joues autrefois roses et constellées de taches de rousseurs étaient aujourd’hui d’un blanc exsangue, cireux. De longues traînées noires parachevaient de maculer son visage fin et ciselé. Les larmes qu’elle versait témoignaient de la véritable tristesse qui s’était emprise d’eux ; une peine glaciale, douloureuse, à en meurtrir le cœur. Entre eux, se trouvaient deux imposantes valises de cuir sur lesquelles reposait mollement un manteau masculin en laine foncée. Le silence était si présent et assourdissant que les battements d’aiguilles de la pendule du salon se distinguaient sans peine. Tic-tac, tic-tac, tic-tac.

Cette pièce avait été le témoin de tant d’échanges, de joies et de rires. Toutefois, ce lourd silence ponctué de quelques sanglots plaintifs semblait à présent tournoyer entre les murs dans une chorégraphie mal synchronisée, un sombre et discordant ballet qui donnait la migraine. Un ange passait. Pas un ange tout droit venu du Paradis avec ses ailes blanches et légères, non, mais bien un ange malin. L’ange de la Discorde qui, d’un battement d’aile funeste, sonnait le glas de leur bonheur commun.

Bientôt, ils ne seraient plus rien l’un pour l’autre et ils devraient tout réapprendre de la solitude. Ils ne seraient plus que deux âmes seules pour qui la vie aurait assurément un arrière-goût amer. Dix ans qu’ils se côtoyaient, s’aimaient, s’apprivoisaient, vivaient au quotidien l’un avec l’autre et l’un pour l’autre. Hier encore, ils n’étaient que deux adolescents fougueux, pressés et aujourd’hui, ils s’étaient mués en adultes posés et réfléchis. Peut-on réellement faire table rase de dix ans de vie commune ? Les corps apprennent à se sevrer l’un de l’autre, l’empreinte laissée dans le lit conjugal s’efface, l’odeur imbibée dans la chair s’estompe. Or, les souvenirs et les habitudes restent et ne sauraient mentir. Ils frappent sans remords ni répit l’esprit le faisant vaciller, ployer sous la menace d’une triste nostalgie noire. Après tout, n’était-ce pas ce qui les attendait ? Le restant de leurs vies terni par une mélancolie collante qui déroberait la moindre étincelle de joie. Balayée la douce gaieté des premiers rayons du soleil de mars, envolée l’excitation des baisers échangés aux prémices d’une nouvelle idylle, brisée l’euphorie des grand événements réjouissants !

 

      Pourquoi ? Pourquoi avaient-ils besoin de connaître cette épreuve, ce chagrin ? La séparation était-elle vraiment inéluctable ? Elle pensait son couple au-dessus de tout cela à présent, ancré dans les certitudes et les acquis, avec l’assurance de continuer la longue route de la vie ensemble. Et puis, ils avaient déjà connu le vrai malheur. Cette douleur violente qui vous coupe le souffle, vous brise les jambes et donne la nausée, la rage.

Elle avait cru si fort en eux, pensant que le pas-de-deux qu’ils dansaient depuis maintenant dix ans ne s’arrêterait jamais. Comme elle s’était trompée ! L’orchestre avait joué ses dernières notes, lourdes et assommantes. Les danseurs devaient se séparer. Il n’y avait pas le temps pour les saluts et ils ne danseraient plus jamais ensemble. Sortie de scène. Rideau.

 

      Il ne disait rien. Il aurait voulu l’apaiser au moyen de quelques mots réconfortants, mais il lui sembla que les phrases qu’il avait tournées et retournées dans son esprit durant tous ces mois, restaient collées contre les parois de sa gorge. Elles ne parvenaient pas à franchir ses lèvres, sa bouche n’émettait aucun son. Il lui semblait que le seul fait de parler lui était impossible, comme s’il n’avait plus l’usage de la parole. Après tout, peut-être valait-il mieux ne pas parler, ne rien dire ? Oui, il en était sûrement mieux ainsi. Il le savait, chaque mot pourtant si réfléchi et choisi sonnerait faux une fois prononcé. Ses paroles résonneraient comme une comptine récitée maladroitement, scandée par à-coups et ponctuée d’hésitations.

Il leva les yeux du plancher et les posa sur elle. Malgré son visage barbouillé de mascara mouillé et ses lèvres pincées jusqu’au sang afin de retenir quelques vaines larmes, elle était somptueuse. Sa beauté s’était toutefois fanée. Elle n’avait plus la fraîche délicatesse de la jeunesse, mais ressemblait davantage à la ténébreuse élégance des veuves vêtues de noir. Sa robe de mousseline foncée laissait voir ses jambes galbées et bleuâtres, alors qu’une mince ceinture de cuir jaune cerclait sa maigre taille. Ses petits bras malingres pendaient dans le vide et encadraient sa frêle silhouette de jolie endeuillée. Cela faisait maintenant trois ans qu’en son plus for intérieur, elle n’était plus qu’une femme éplorée. Il était resté à ses côtés en caressant l’espoir que tout aille à nouveau mieux, avant de déchanter chaque jour un peu plus. L’illusion n’avait que trop duré. Il ne pouvait plus rien pour elle et même s’il l’aimait toujours, il lui fallait partir.

Le drame auquel ils avaient été confrontés les avait d’abord abattus, avant des les ronger intérieurement, chaque heure, chaque minute, chaque seconde un peu plus. Ils n’étaient plus que deux enveloppes charnelles sans énergie. Dès lors, elle n’avait plus jamais esquissé l’ombre d’un sourire. Lui aussi avait horriblement souffert, se masquant quotidiennement pour dissimuler sa souffrance. Ils avaient essayé de remonter la pente, de faire face, mais ils n’y étaient pas parvenus. En quelque sorte, il partait pour leur survie en tant qu’individus car ils étaient devenus un fardeau l’un pour l’autre. Il était donc prêt à sacrifier leur vie de couple pour éviter des bleus à l’âme et des peines de cœurs incurables. La déchirure du départ n’en serait toujours que moins vive.

 

      Après avoir longuement fui son regard, il balayait maintenant la moindre parcelle de son corps, s’attardant sur son visage. Elle savait parfaitement pourquoi il la scrutait de la sorte. Il voulait la graver dans sa mémoire afin de pouvoir se souvenir d’elle. Se repasser son image jusqu’à ce qu’il se demande si cette vision de femme à la tristesse criante n’était pas un songe, jusqu’à ce qu’elle lui paraisse irréelle. Se remémorer en boucle cette scène, encore et encore. Leurs adieux, voilà tout ce qui leur resterait une fois qu’il aurait passé le pas de la porte.

Elle sentait le sang marteler sourdement ses tempes. Ses oreilles bourdonnaient. Elle avait des haut-le-cœur et se mettait à voir trouble. Elle aurait voulu courir se jeter dans ses bras, mais une force invisible la gardait clouée au sol. Et puis, il ne voulait plus d’elle. On ne quitte pas quelqu’un quand on veut encore de lui, bon sang ! Il n’avait pas le droit de l’abandonner de la sorte ; pas elle, pas maintenant, pas comme cela. Elle serra les dents à s’en faire mal tant sa colère était vive. Bien sûr, depuis le drame ils vivaient dans l’incompréhension et le poids du mutisme, mais il ne pouvait pas quitter le navire de la sorte. Elle avait besoin de temps pour faire son deuil et se reconstruire. Ce malheur l’avait déchirée jusqu’au plus profond de son âme. Elle avait senti ses entrailles se tordre, tout son être se liquéfier de l’intérieur avant de perdre connaissance. Puis avaient suivi des pleurs qui n’étaient jamais vraiment parvenus à exorciser sa peine.

Se remémorer ce jour d’octobre était encore si compliqué et confus. Un vélo rouge, un bonnet vert, deux grands yeux bleus malicieux, des éclats de rire. Une voiture blanche, un coup de klaxon tonitruant, des crissements de pneus, un bruit sourd. Le vélo rouge renversé dans le fossé, du sang. Les éclats de rire s’étaient envolés à tout jamais, remplacés par un silence abasourdi. Toute la joie qui l’avait habitée s’était évanouie ce jour d’octobre. Le jour où son petit garçon de cinq ans avait été tué par un chauffard ivre.

Devenue mère assez jeune, elle n’avait pas toujours su comment s’y prendre pour l’éduquer au mieux, mais l’amour qu’elle lui portait avait toujours été sans faille. Elle l’avait aimé dès qu’elle l’avait senti grandir en elle et cet amour avait pris de plus en plus de place, jusqu’à emplir totalement son cœur et sa vie. Alors, comment pouvait-elle penser un jour s’en remettre ?  Elle aurait un peu l’impression de le trahir, de l’oublier et cela lui était insupportable. De toute façon, ils avaient essayé et cela s’était soldé par un échec ; il n’y avait pas de place pour quelqu’un d’autre. Pas après cette tragédie. Cela faisait maintenant trois ans que ce drame était arrivé. Trois ans de souvenirs douloureux, trois ans à attendre naïvement qu’il revienne, trois ans à espérer bêtement que tout redevienne comme avant. Elle faisait toujours des cauchemars dans lesquels elle revoyait l’accident, le sang, le vélo, la voiture et le corps sans vie de son petit garçon. Les démons qui la hantaient aujourd’hui avaient les yeux et le visage de son fils. Naturellement, elle avait tout de même essayé de tromper son monde, en jouant les femmes fortes auprès de ses proches et de son mari. Mais cela ne fonctionnait pas et elle mentait à tout le monde et surtout à elle-même. Et puis il y a un an et demi, ils avaient cru en un possible nouveau printemps. Les séquelles de l’hiver restent à jamais, mais la nature pourtant givrée et abîmée se réveille doucement, panse ses plaies et peut alors à nouveau refleurir et accueillir la vie. Un jour, elle avait senti comme un point chaud en elle, une source lumineuse encore faible, mais bien présente. Son ventre s’était arrondi avec la promesse d’une seconde chance.  Malheureusement, la grossesse n’était pas arrivée à terme, le feu qui l’emplissait s’était éteint. Depuis, son ventre restait froid et vide, aussi stérile que la nature hivernale. Il n’y aurait plus jamais de printemps.

 

      Elle plongea son regard dans celui de son mari et trouva ses yeux à la couleur si particulière qu’elle chérissait tant et qui lui avaient toujours paru si énigmatiques. Ces iris d’un brun si translucide qu’elles tiraient presque sur le jaune. Il lui semblait pourtant que ces belles flammèches dorées avaient perdu de leur éclat mystérieux. Elles s’étaient parées d’un voile dont elles ne pourraient se départir et les cernes creux et gris qu’elles surplombaient donnaient à son mari un air de macchabée. Elle voyait le désarroi qu’il éprouvait lui aussi, la lassitude qui durcissait davantage ses traits anguleux. C’était comme si elle avait face à elle un miroir qui lui renvoyait ses propres sentiments. Pour la première fois depuis trois ans, elle n’était plus uniquement centrée sur ses seules émotions, mais voyait aussi celles de son époux. Elle comprenait maintenant. Il avait essayé de résister, de ne pas déserter la bataille, de ne pas sombrer, mais il n’en pouvait plus. Il était à bout de force. Alors, comme pour le soulager un peu, elle prononça quelques mots à son égard.

 

      « Va-t’en ! », ils avaient éclaté dans le silence ankylosé de cet appartement. Sonnants, cinglants, détonants. Trois petits mots qui résonnaient comme un ordre. Ils se regardèrent encore quelques instants, puis, lentement, il s’avança pour prendre ses bagages. Il enfila son manteau, souleva ses lourdes valises et ouvrit la porte d’entrée. Elle demeura statique et muette, comme surprise qu’il obéisse à l’ordre qu’elle lui avait donné. Elle l’aimait toujours, mais elle avait compris qu’à deux ils n’y arriveraient pas. Leur couple n’était plus une valeur refuge qui leur assurerait toujours un salut, quelque soit l’épreuve qu’ils aient à surmonter. Ils devaient dorénavant faire cavalier seul pour avancer. Un jour, peut-être ? Seul l’avenir pourrait le dire.

Elle sursauta légèrement lorsque la porte se referma derrière lui. Les clés laissées dans la serrure tintèrent longuement, puis, le silence revint. Il n’y avait alors plus que le battement des aiguilles de la pendule du salon. Tic-tac, tic-tac, tic-tac. “

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– ALTA ALATIS PATENT –

 

        Le soir venait à peine de tomber et des flocons de neige recouvraient les pavés des rues étroites, faiblement éclairées par de vieux lampadaires. Leurs néons ternes maculaient la neige d’un jaune pâle. Sur les boulevards, tout le monde se hâtait aux derniers préparatifs de Noël. Dans quelques jours, les tracas du monde seraient mis entre parenthèses le temps d’une soirée auprès des siens, les conflits et les désaccords, noyés sous les bulles de champagne et les chaudes accolades.

Dans ce magma humain bouillonnant, personne ne semblait prêter attention à une maigre silhouette au dos voûté, titubant, s’appuyant de tout son frêle poids sur une canne en bois. On aurait cru un roseau plié, esseulé dans un immense marécage urbain. Dans la cohue générale, une jeune femme bouscula le vieil homme qui ne réagit même pas et continua de fixer le sol d’un regard las et absent. La vie autour de lui ne le concernait plus. Le monde changeait sans cesse de rythme, de respiration, mais il ne semblait même pas le remarquer. Pour lui, plus rien n’existait réellement. Il ne distinguait que des ombres et des éclats de voix confus, presque inaudibles, sans place fixe dans l’espace, sans corps, sans visage.

Il comprenait mal la langue du pays dans lequel il vivait. Ce langage où l’on prononçait des mots aussi absurdes que « mazette », « élucubrations » ou « camembert ». La France, ce pays qui n’était pas le sien et qu’il haïssait à présent autant qu’il l’avait aimé autrefois. Maintenant que Katarina était partie, cela n’avait plus le moindre sens de rester y vivre. Paris était son rêve à elle, mais n’avait jamais été le sien, après tout. Emporté par son amour pour elle et charmé par les couleurs qu’elle mettait à la vie, il serait allé n’importe où. Mais voilà, Katarina n’était plus là et Paris avait perdu de sa magie, de sa beauté.

Pas un jour ne passait sans qu’il ne songe à Katarina et à sa Russie natale, la contrée de ses souvenirs les plus heureux. Il voulait retrouver la Place Rouge recouverte d’un épais et moelleux tapis blanc en hiver. Il se revoyait portant à ses lèvres une tasse fumante d’où les effluves épicés et corsé du thé noir, venaient embuer les verres de ses lunettes et empourprer ses joues. Il se remémorait la saveur des vatrouchkas qu’il dégustait au coin du feu, trempé jusqu’aux os après avoir jouer tout l’après-midi avec ses frères dans les rues de Moscou. Les pavés mouillés par la pluie ressemblaient à de petits miroirs brillants dans lesquels l’on parvenait presque à voir son reflet.

Il voulait retrouver sa patrie et ne plus la quitter. S’y endormir un soir, paisible et serein, et ne plus se réveiller. Partir ailleurs, aller là où l’on ne revient pas, où l’on ne revient plus. Il le savait, Katarina l’attendait déjà avec douceur et allégresse. Ensemble, ils établiraient demeure dans ce pays inconnu où l’air embaume perpétuellement le thé citronné et où il neige éternellement sur Moscou.

 

        Piqués, fouettés, deux fondus en croix à droite, pas de bourrée dans la diagonale à gauche et grand jeté pour finir. Des mois et des mois que tous ces mots trottaient dans sa tête, que ses jambes les exécutaient avec méthode et précision. Chaque port de bras, chaque mouvement de tête se devait d’être doux et fluide. La rigueur devait s’effacer aux yeux des spectateurs, tout devait leur sembler facile, magique, comme en apesanteur.

La musique cessa. Elle demeura statique au centre de la scène un bref instant, avant de reprendre sa place initiale. Elle fit geste au pianiste de jouer, son corps s’envola en même temps que les premiers accords. La représentation avait lieu dans quelques heures et comme toujours, le trac la guettant, elle ne se sentait pas prête. Elle pensait les pas, les visualisait. Elle se laissait aller, les notes de musique caressait son corps pleinement mû et discipliné par la mélodie. Elle forçait sa tête à faire le vide, à n’être plus rien d’autre qu’une enveloppe charnelle, souple et légère.

Le spectacle commençait dans moins de deux heures et, assise face au miroir de sa loge, elle se maquillait. Il fallait que son visage et la moindre de ses expressions soient visibles du public. Les fards devenaient son masque, son nouveau faciès. Au moment d’étaler son rouge-à-lèvres, sa main se mit à trembler plus violemment que d’habitude. Le noeud qui lui tiraillait l’estomac lui semblait également plus difficile à défaire qu’à l’accoutumée. Il lui pesait tellement qu’il lui semblât qu’elle ne pourrait jamais danser. Elle connaissait la raison de cette appréhension ankylosante, mais essayait de ne pas y penser. Ne pas s’y attarder, faire abstraction du feu qui monte aux joues, retenir ses larmes.

Comme pour se donner une contenance, elle regarda la vieille photographie argentique qui était accrochée à sa coiffeuse. On y voyait une jeune ballerine en arabesque. Elle dansait Odette, le cygne blanc du Lac des Cygnes, dans une version présentée par le Bolchoï en 1936. Cette interprétation du mythique ballet de Tchaïkovski avait marqué tous les esprits et les deux danseuses étoiles avaient offert au monde entier un spectacle d’une perfection encore inégalée. Cette ballerine en arabesque, sublime Odette, parfaite incarnation de l’innocence et de la candeur, avait pourtant brutalement mis fin à sa carrière. Elle était tombée dans l’oubli, hantant toutefois les tréfonds de la mémoire de certains, qui se souvenaient encore avec émotion de son interprétation la plus bouleversante. Beaucoup avaient oublié son nom et ne se souvenaient pas bien de son visage ou de la couleur de ses cheveux, mais sa grâce et son élégance les avaient touchés en plein coeur. Probablement n’était-elle plus de ce monde aujourd’hui, mais elle avait fait rêver des centaines de petites filles qui n’avaient alors plus eu pour unique dessein que de devenir ballerines à l’opéra.

Quelqu’un frappa à la porte. La costumière lui apportait sa tenue. Jamais elle n’avait vu si beau costume ! Il était d’un rouge si flamboyant qu’on avait l’impression de se brûler la rétine à peine avait-on posé les yeux dessus. Pourtant, la couleur était si hypnotique qu’on ne pouvait en détourner le regard. Les renforts du corset ressemblaient à des coulées de pierreries qui venaient habiller son corps gracile et élancé. Son épiderme n’était plus que velours, dentelle, brocart brillants de mille feux. Le tutu était large et long, imposante crinoline de tulle sous laquelle ses jambes semblaient ridiculement chétives. Elle s’accroupit pour chausser ses pointes qui étaient également d’un rouge sang profond. Elle manipula les chaussons avec précaution quand elle les plongea dans le bac à colophane ; elle ne voulait pas les tacher afin de ne pas affadir leur belle couleur. L’odeur si particulière du cuir chaud et de la résine poudreuse vint chatouiller ses narines. Elle eut un petit sourire nostalgique, tout en se mordant l’intérieur des joues pour retenir son émotion.

Toute de passion et de sang vêtue, elle se regarda dans le miroir. Elle y reconnaissait ses traits, sa silhouette, mais se sentait à la fois différente, comme étrangère à elle-même. La métamorphose avait réussi, elle était à présent Juliette, la mythique héroïne née sous la plume de Shakespeare. Ce soir, elle se préparait à danser son plus beau rôle. La voix de la costumière la tira de ses pensées. Elle se précipita hors de sa loge, le pas décidé. Pour quelques heures, elle n’était plus Saskia, mais Juliette. C’était à présent Juliette qui se dirigeait vers la scène, le coeur battant. Elle marchait vers le public, vers la lumière.

 

        L’opéra avait déjà ouvert ses portes. Il préféra y entrer et attendre à l’intérieur car au dehors, les flocons tombaient toujours en abondance, piquant les pommettes comme des millions de microscopiques couteaux aiguisés. L’atmosphère du hall coquet et feutré était agréable, presque chaleureuse. Un petit groupe de femmes sans âge, aux épaules nues réchauffées par de luxueuses fourrures, piaillait et ricanait aux calembours graveleux de leurs époux. Les imposants bijoux dont elles étaient parées étincelaient si fortement que leurs éclats se reflétaient même dans les bulles du  kir tiède et doucereux qu’elles sirotaient. Ces personnes lui semblaient être sorties d’un roman de Zola ou de Maupassant. Une troupe de Parisiens à l’attitude surannée, comme s’ils demeuraient coincés dans un temps passé qui leur était faste. La belle époque de leur richesse, avant les créanciers, les dettes, le présent désargenté. Un peu plus loin, il aperçut un jeune couple apparemment intimidé par l’opulence du lieu. Leurs yeux émerveillés balayaient le vestibule, passant des majestueux lustres à pampilles aux délicates zébrures du marbre en une poignée de secondes. Assurément, ces deux amoureux détonnaient dans le décor. Le jeune homme paraissait englouti dans un costume de mauvaise facture trop grand pour lui, alors que le maquillage outrancier de la jeune femme trahissait une main mal habille et peu habituée à l’exercice. Il ne put toutefois s’empêcher de les regarder avec tendresse.

Appuyé sur sa canne, il se dirigea vers le bar. Il commanda un grog, tout en marmonnant quelques mots de russe. Le garçon lui dit d’aller s’asseoir et de se mettre à l’aise en attendant qu’il lui apporte sa boisson. Une fois installé dans un fauteuil trop rigide et sans forme, une jeune femme vint lui apporter le programme de la soirée. Sur la couverture, figurait un très beau portrait de Saskia Klimovsky. Ses cheveux très longs et foncés ressemblaient à une immense vague qui venait se briser contre la chair claire, couleur porcelaine de son visage et de son cou. Ses yeux verts étaient si lumineux que l’on aurait dit deux émeraudes. Son nez droit et fin, et sa bouche joliment ourlée lui donnaient des airs de poupée. Elle ressemblait beaucoup à Katarina. Katarina… . L’opéra était le seul lieu public qu’il fréquentait encore depuis sa mort. Étrangement, cela était aussi probablement l’endroit où il pensait le plus à elle. Leurs innombrables soirées passées ensemble entre ces murs, Casse-Noisette, Giselle ou La Bayadère, le Bolchoï, Moscou. Elle était partout, tout le temps. Sans doute, continuait-il à venir ici pour la garder un peu avec lui, pour ne pas la laisser partir complètement. Il l’entendait encore commenter les costumes, la mise en scène, la chorégraphie. Il se souvenait du débit de sa voix quand elle analysait la manière de se mouvoir des danseurs. Son oeil était expert, exigeant, sévère. Elle savait de quoi elle parlait… .

Le brouhaha des spectateurs s’attroupant devant l’entrée aux parterres l’arracha à ses souvenirs. Il se leva, ramassa sa canne et alla se joindre à la masse d’impatients qui se réjouissaient de voir la grande danseuse étoile Saskia Klimovsky interpréter Juliette.

 

        Après un prélude de l’orchestre, les danseurs firent leur apparition. Leurs costumes étaient orfévrés, somptueux. Roméo et Juliette exécutèrent un formidable pas de deux au cours duquel ils s’attiraient et se repoussaient, emplis de passion et de désir l’un pour l’autre, mais le coeur déchiré par l’impossibilité d’un mariage entre dynasties ennemies.

Il était assis au quatrième rang et ne perdait pas une miette du spectacle qui se jouait devant lui. Il n’osait même pas cligner des yeux, de peur de voir s’échapper l’éphémère magie qui tapissait toute la salle. Les scènes s’enchaînaient les unes après les autres, les danseurs frôlaient la perfection, vivaient avec intensité leurs personnages ; ils étaient Roméo, Juliette, Tybalt, Mercutio ou Lord Capulet. Tout était si beau que lorsque vint le moment de l’entracte, il en fut surpris. Le public mit également un certain temps à reprendre ses esprits, à se remettre en mouvement. Les gens sortirent boire un verre ou fumer pour se donner une contenance et ne pas se laisser dépasser par leurs émotions. Il resta assis, comme collé à son siège. Son coeur battait à tout rompre, ses mains étaient moites, ses yeux humides. Il ne voulait pas dissimuler son émotion, bien au contraire. Il préférait la laisser venir, lui laisser la place d’exister. Depuis quand n’avait-il plus pleuré ? La vieillesse et le décès de Katarina avaient rouillé ses os, ses muscles, avaient anesthésié ses émotions. Son coeur était devenu une immense boule de chagrin. Il éprouvait une sempiternelle peine muette, aphasique, collante qui ne partait pas. Elle était toujours là, tous les jours la même, tous les jours aussi pesante. Les quelques larmes qu’il venait de verser lui donnaient la sensation d’être plus léger, plus vivant.

Petit à petit, il reprit conscience de la foule autour de lui. Il remarqua que les gens regagnaient leurs places alors que la cloche annonçait la fin de l’entracte. On éteignit les lumières et un halo doré illumina Saskia, olympienne dans son costume de feu.

 

        Partout sur la scène, Juliette courrait à petits pas. L’impossibilité de vivre pleinement son amour pour Roméo la désolait. Elle se débattait avec les fantômes de Tybalt et Mercutio qui lui tournaient autour, la rendant folle. La musique fusait dans tous les sens. Elle était puissante, tragique, presque assourdissante.

Saskia repensait aux fleurs offertes par Vladimir. Elle les avait trouvées dans sa loge à l’entracte. Des dahlias rouges, accompagnés d’une petite carte avec quelques mots griffonnés à la hâte: « À la plus brillante des étoiles. V. ». Elle sentit deux mains lui ceindre la taille. Elle s’échappa de cette étreinte spectrale, tourna, encore et encore, avant de trouver les bras de Roméo. Doucement, la musique s’apaisa, devint plus calme. Elle sentait l’odeur de Vladimir, reconnaissait sa musculature qui se pressait contre son propre corps. Il la portait haut dans les airs, sous l’oeil émerveillé des spectateurs. Elle était heureuse d’avoir Vladimir pour Roméo. Il lui était plus facile de laisser parler ses sentiments, d’être une Juliette encore plus amoureuse. Roméo reposa Juliette au sol avec délicatesse. Le violon jouait la dernière note de l’acte, Roméo s’en alla, laissant Juliette seule sur scène. Le halo déclina, jusqu’à devenir inexistant.

 

        On ralluma les projecteurs, toute la scène était éclairée. Roméo et Juliette s’apprêtaient à mourir.  Saskia s’élançait et dansait comme si c’était son dernier tour de piste. Comme toutes les étoiles, elle savait pertinemment qu’un jour viendrait où elle serait devenue trop vieille pour avoir un rôle de soliste. On en choisirait une autre, plus jeune, plus belle. Elle serait balayée, remplacée. Elle entrerait au panthéon des vieilles danseuses étoiles, fantômes errant dans les archives des opéras et les souvenirs des gens. Les années passeraient et on l’oublierait. Peut-être avait-elle fait le bon choix, finalement ? Un choix raisonnable, un choix pour son honneur de danseuse, de femme.

 

        La scène durant laquelle Juliette se débattait avec les fantômes de Tybalt et Mercutio, avant de retrouver Roméo l’avait profondément ému. De longues larmes perlaient sur ses joues, comme de minuscules paillettes translucides. Il restait recroquevillé dans son fauteuil, osant à peine respirer de peur de troubler la quiétude de la scène. L’esprit troublé, il aperçut Katarina danser devant lui. Elle était devenue Juliette. Il fut projeté bien des années en arrière, lors de leur première rencontre. Il se souvenait de ce soir de 1936 au Bolchoï et de cette Odette si gracieuse et captivante. Il n’avait jamais vu une femme aussi belle !

Il vit tout le film de sa vie avec Katarina défiler devant lui. Il se revoyait à attendre de longues minutes dans le froid après le ballet pour l’aborder. Cela lui avait demandé tant de courage et d’audace ! Il était tombé amoureux de son sourire, de ses yeux pétillants, de ses épais cheveux noirs. Il se rappelait ensuite les rendez-vous imprévus. Il ne voulait pas se montrer trop insistant et jouait à être faussement détaché. Jusqu’au jour de leur premier baiser, gauche et emprunté lors d’une balade dans le parc Sokolniki. Il n’avait alors plus pu résister à l’envie de la voir tous les jours. Il se souvenait de la première fois qu’ils avaient fait l’amour et qu’il avait découvert son corps. C’était une nuit sans nuages. Il se rappelait par coeur de ses côtes saillantes, de son grain de beauté juste sous la clavicule et de ses jambes estropiées de danseuse. Il se rappelait surtout de l’odeur de sa peau. Était-ce de la vanille ? Du musc ? Il n’avait jamais vraiment su. C’était l’odeur de Katarina. Il ne savait pas bien s’y prendre, avait eu peur de lui faire mal. Elle paraissait si fragile. Ils avaient par la suite beaucoup ri de la maladresse dont ils avaient fait preuve ce soir là. Il se remémorait surtout avec détail ce soir de mai 1938. Elle lui avait annoncé la plus belle des nouvelles. Leur bonheur n’avait malheureusement duré qu’un temps. Cet enfant qu’il avaient attendu, qu’ils avaient cru enfin rencontrer à trois reprises, mais qui n’était jamais venu. Pour changer d’air et fuir la grisaille de leur vie, ils avaient quitté Moscou et leurs familles respectives pour le rêve de toujours de Katarina: Paris. Elle lui disait souvent qu’elle ne regrettait pas une seule seconde leur décision. Elle était devenue professeur de danse, alors qu’il avait racheté et relancé un vieux garage en faillite. Ils avaient vécu ainsi heureux de nombreuses années, résignés à l’idée de ne pas avoir d’enfants. Et puis, il y a cinq ans, la nouvelle était tombée comme un couperet. Katarina était atteinte d’un incurable cancer des ovaires. Ils avaient vécu intensément leurs derniers instants ensemble. Elle était restée fidèle à elle-même jusqu’au bout ; belle, espiègle et passionnée. Une nuit, elle s’était endormie avec la paire de chaussons qu’elle portait le soir où elle avait dansé Odette, où elle avait décidé de changer de vie, d’arrêter sa carrière. Le lendemain matin, elle ne se réveilla pas et prit congé de lui comme elle était entrée dans sa vie: sur la pointe des pieds, en douceur.

Les sanglots étouffés de sa voisine le ramenèrent au présent. C’était la scène finale. Juliette se lamentait sur la dépouille de Roméo et allait bientôt se donner la mort. Un sourire apparut entre ses larmes. C’était la première fois en cinq ans qu’il se sentait vivant, connecté à l’immédiat ; il n’aurait pas voulu être ailleurs. Il trouvait risible d’avoir été ramené à la vie par Roméo et Juliette. L’existence était parfois si surprenante ! Il se promit de raconter cela à Katarina le lendemain, quand il se rendrait au cimetière. Il irait la voir avec un beau bouquet de dahlias.

 

        C’était sa dernière scène. Les dernières secondes de sa dernière danse. Il fallait que tout soit parfait. Juliette devait mourir dignement. Piqués, fouettés, deux fondus en croix à droite, pas de bourrée dans la diagonale à gauche et grand jeté pour finir. Elle pensa une dernière fois à la décision qu’elle avait prise, avant de se planter un poignard factice dans la poitrine. Elle se laissa tomber, déposant sa tête sur le coeur de Roméo. Elle sentait les larmes couler le long de ses joues. Ce soir, elle disait adieu à la danse. L’orchestre tint la note de fin et le rideau se baissa.

Les applaudissement furent sans appel, enthousiastes et vigoureux. Roméo et Juliette avaient conquis le public. Vladimir se releva et l’embrassa. Ils furent rejoints par le reste de la troupe pour aller saluer. Il y eut plusieurs rappels, jusqu’à l’ultime fermeture de rideau.

 

        Les applaudissement avaient duré longtemps, ses jambes tremblaient. Elle entra dans sa loge pour se changer et se démaquiller. Elle y était comme coupée du monde. L’excitation était retombée. Son oeil s’arrêta sur la photo d’Odette, épinglée à sa coiffeuse. Saskia soupira, pensive, en se disant qu’elle aurait tant aimé savoir ce que cette jeune ballerine était devenue. Curieusement, il lui semblait mieux comprendre que jamais les raisons qui avaient pu motiver cette inconnue à se retirer de la scène.

Vladimir l’appela depuis le couloir. Saskia rassembla en vrac toutes ses affaires et regarda une dernière fois la loge, en se disant que c’était la dernière dans laquelle elle s’était préparée. Elle ne put s’empêcher de se regarder de profil, dans le grand miroir en pied. Elle caressa doucement son ventre et lui murmura quelque chose. Saskia aimait sentir cette chaleur nouvelle qui grandissait en elle chaque jour un peu plus. Dans quelques mois, son ventre serait si lourd et imposant, qu’elle aurait toutes les peines du monde à voir ses pieds ! Elle avait choisi et ne regrettait pas. La danse appartenait maintenant au passé. Elle éteignit l’interrupteur et se dépêcha de rejoindre Vladimir.