Gabriela

Étudiante en Lettres

« Familiarisée à la musique et à la création dans ce domaine depuis maintenant 14 ans, c’est récemment que je me suis lancée dans l’écriture créative. Je découvre et me découvre à travers cette discipline et goûte les plaisirs de l’harmonie des mots. Férue de littérature également, c’est l’autre versant que j’ai un jour voulu explorer et c’est souvent des coups de cœur littéraires qui inspirent mes écrits. Ce sont souvent des thématiques sous-jacentes avec un message fort qui sont à la base de mes écrits.»

Voici un texte qu’a écrit Gabriela pour son certificat de piano:

“Tiens, voilà qu’une pression s’exerce sur ta main, parcourt ton bras et vient se poser sur ton épaule. Sensuellement, elle effleure ton cou et flatte ta nuque. Agréable est sa caresse, intimidante est sa force. D’un coup de tête prudent tu tentes de t’en libérer, d’un geste discret tes doigts sur ton épaule viennent se poser. Elle s’échappe, se faufile à travers ta poitrine, y pénètre. Ton corps se raidit. Puis, une deuxième pression, et une troisième viennent se poser à divers endroits de ton corps. Tu frémis et résistes. Enfin, l’impulsion de celle qui s’était introduite dans ta poitrine se transforme en étreinte. Elle enveloppe jalousement le haut de ton cœur. Chaleur envahit ton corps encore réticent, douceur s’éparpille dans ton âme malhabile.

Et si tu laissais ton corps s’enivrer ?

Laisse le son s’incorporer docilement à travers ta peau. Laisse les harmonies bercer tes gestes. Laisse le rythme cadencer les battements de ton cœur. Que les audacieuses sonorités surprennent tes membres et qu’ils s’en laissent porter. Que les suaves mélodies approchent tes joues et qu’elles s’en laissent chatouiller. Que les silences sucrent tes papilles et emplissent ton esprit.

La salle est devenue ronde, le sol s’évanouit sous tes pieds. Une odeur de lavande s’échappe et vient taquiner ta narine gauche. La rose a pris des allures de violettes, le pissenlit a enfanté des épines. Te voilà transporté dans une autre dimension, bienvenue dans le monde merveilleux de la musique.”

Enfin une nouvelle de sa plume, baptisée « Mondes incertains»:

Maïka ne répondait plus. Depuis de longues heures, elle était restée près de moi, statique et inerte. Ces yeux grands ouverts alertes et tourmentés avaient perdu toute leur force et reflétaient comme un miroir ses derniers instants. Il n’avait fallu qu’un coup, un seul et toute sa bonne humeur habituelle s’était évaporée. Les hurlements et les détonations se rapprochaient, il était temps que je quitte mon abri, mon amie, ma compagnie.

L’amphithéâtre grouillait ce matin. Tous les étudiants du campus s’étaient réunis avec enthousiasme dans la salle A033 pour la venue spéciale du Dr. Menson. Tous s’y étaient hâtés, sauf moi. Je préférais me prélasser dans les grands jardins qui entouraient le bâtiment et qui m’offraient une vue imprenable sur la salle de sport située sur la rue d’en face. Avec une bouteille de Cola à la main, une cigarette dans l’autre, je me délectais à observer les jeunes femmes haletant sur leur tapis de course.

Inscrit à la fameuse Université de Yale depuis deux ans, je profitais plus de sa verdure et de ses soirées que de ses salles de cours. Avec la notoriété et l’opulence de mon père, je pouvais manquer plusieurs cours par jour, sans jamais en subir les conséquences.

Maïka ! Où est Maïka ? J’ai perdu Maïka, elle est partie, elle m’a oubliée. Elle a sans doute trouvé une meilleure coéquipière, une de ces jeunes femmes fortes et imperturbables placées toujours en première ligne. J’étais seule à arpenter les rues désertes de cette ville désormais étrangère. Les immeubles meurtris se désagrégeaient petit à petit jusqu’à devenir poussières, les rires d’enfants avaient été remplacés par les bombardements retentissants au loin et une odeur de brûlé s’était répandue dans l’air.

Voilà trois fois que je contournais le même bâtiment avec l’amère impression d’être observée à travers les deux grands interstices de ce menaçant édifice, artificiellement percés par les batailles passées. J’étais perdue sans Maïka, complètement désemparée.

Lorsque le temps nous le permettait, mes amis et moi avions pris l’habitude de nous asseoir sur l’un des nombreux bancs à l’extérieur de la cafétéria. Alors que je m’apprêtais à croquer dans mon habituel burger, mon ami Steve me donna un coup de coude et, pointant du doigt une des nombreuses filles du campus, me dit : « Tu la connais cette fille ? ». D’un air nonchalant, je répondis par la négative. À vrai dire, je voyais parfaitement qui elle était, mais je ne voulais tout simplement pas m’attarder sur le sujet. Elle était avec moi en cours de droit civique et excellait dans tous les modules qu’elle suivait. À vrai dire, elle ne brillait pas uniquement dans ses études, mais dans tout ce qu’elle entreprenait. Aimée et désirée de tous, c’était une de ces petites bourgeoises agaçantes, qui en plus d’être attrayante et intelligente, était extrêmement aimable. Elle avait ce don particulier pour être toujours de bonne humeur, comme si rien n’était assez fort pour contrarier sa petite vie parfaite. Toujours souriante, elle avançait dans les couloirs de la faculté avec un air satisfait et comblé. Cette fille m’irritait profondément. Je ne supportais plus son regard faussement aimable lorsqu’elle me proposait de l’aide avec sa voix molle et bien trop aiguë. Autant de gentillesse en une personne ne pouvait pas exister. C’était sûrement de l’hypocrisie, une sorte de fausse modestie qui dissimulait sûrement quelque chose. Elle était fourbe, c’était certain, et j’étais le seul à le remarquer.

Il était déjà treize heures douze, nous devions retourner dans l’amphithéâtre pour le cours de ce vieux professeur à l’allure pataude qui nous remplissait la tête de théorèmes et de conjectures absurdes. Des sortes d’imbécillités que nous écoutions et prenions comme parole sainte.

Je suis retournée dans la maison de mon enfance et me suis assise sur le sol froid de ce qui semblait être la cuisine. J’ai fermé les yeux et des souvenirs ont envahi mon esprit. Je me souvenais de ma mère cuisinant avec la radio allumée et de mon père installé sur son canapé le journal en main. Comme autrefois, j’entendais la voix de ma mère : « où es ta soeur ? », puis celle de mon père : « elle est encore dans son foutu atelier, elle ne s’arrête plus ces temps ». Je sentais la bonne odeur qui se dégageait du four, puis celle du parfum de ma mère, puis celle de la terre. La terre ? Où étais-je ? J’ai ouvert les yeux et un horrible spectacle était brutalement apparu devant moi : les murs étaient troués par endroits et les portes, pour la plupart, arrachées. Des habits et autres objets étaient éparpillés dans toute la pièce. Et plus loin, au coin d’un mur, du sang, beaucoup de sang, beaucoup trop de sang. Une forte envie de vomir m’a saisi. Je me suis levée, mes jambes tremblaient et ma vue était trouble. Il fallait que je fuie, loin et pour toujours.

Ce soir-là avait lieu une énorme fête sur le campus et j’en étais le principal organisateur. Tout avait été prévu pour que les étudiants passent une soirée exceptionnelle et je savais déjà que, comme à mon habitude, je n’allais pas être raisonnable.

C’était minuit, la fête battait son plein et tout le monde passait une excellente soirée. Après avoir enchaîné bières, cocktails et autres breuvages alcoolisés, je n’avais plus les idées très claires. À vrai dire, j’étais complètement saoul et ne contrôlais plus mes actes. En me baladant à travers la foule, je reconnus des visages familiers, devenus flous à cause de ma vue instable. En m’avançant encore plus loin, je l’aperçus. Que faisait-elle ici ? Elle se faisait très rare aux fêtes organisées par le campus. Pour une fois, elle était seule et ne paraissait pas très à l’aise. La musique était-elle peut-être trop forte pour ses précieuses oreilles ? Complètement désinhibé, je m’approchai d’elle et commençai à lui parler. Pour la première fois, l’air satisfait et confiant dans son regard avait laissé place à l’inquiétude. Elle répondait brièvement, tordait le petit sac qu’elle tenait entre ses mains et évitait le plus possible de croiser mon regard. La petite bourgeoise si sûre d’elle auparavant était totalement déboussolée et je prenais un malin plaisir de la voir ainsi. Il y avait du monde dans cette petite pièce. Tout le monde se bousculait et mes jambes instables avaient du mal à rester droites. Un grand joueur de basket passa dernière moi et je me rattrapai de justesse sur l’épaule de mon interlocutrice. Elle se figea un instant et une grimace parcourut son visage. « Madame n’apprécie pas le contact humain ? », ricanai-je. Puis, sa jaquette glissa le long de son épaule et laissa apparaître une énorme cicatrice encore infectée par endroits et qui suivait une ligne sinueuse. Lorsqu’elle remarqua que mon regard était resté rivé sur son épaule, elle se couvrit instantanément et quitta la pièce. Durant les jours qui suivirent la soirée, elle évita de plus en plus mon regard et ne me proposa plus son aide. Cette cicatrice dissimulait quelque chose. Comment une personne de bonne situation pouvait-elle avoir une épaule aussi charcutée ? Cette fille commençait vraiment à retenir mon attention, à m’intriguer.

Des visages inconnus me dévisagent, une main froide sur mon front, une lumière intense inonde ma vue et une odeur de désinfectant. Telles ont été mes dernières sensations, avant de m’enfoncer dans le néant total. Puis, un sentiment de paix, un profond soulagement, et puis rien. Tout simplement rien.

Je décidai de ne raconter à personne ce que j’avais vu et résolus de mener seul mon enquête. Une vicieuse envie de découvrir la vérité s’était emparée de moi, comme quelque chose qui se colle à votre peau et dont vous n’arrivez plus à vous séparer. Je commençai par examiner tous ses faits et gestes. Plus les semaines avançaient, plus cette traque m’excitait, au point d’en être complètement obnubilé. Cependant, malgré mes efforts répétés et mon attention particulière, je ne trouvai rien. Pas un seul faux pas, pas une seule marque particulière. Son apparence était toujours impeccablement lisse. Mon envie de connaître la vérité grandissait dans mon esprit et était devenue une obsession journalière. Exaspéré, je compris que je devais faire quelque chose, que je devais forcer le destin. La période d’examens approchant, toute la faculté s’entassait dans la bibliothèque pour y passer de longues heures intenses de révision. Cette fille ne dérogeait pas à la règle et y demeurait encore plus longtemps pour aider les autres. Ce fut à ce moment-là que je décidai de m’introduire dans sa chambre.

Maïka ricanait à côté de moi : « Mais détend-toi tu trembles comme une feuille ; c’est ridicule ». Malgré ses conseils, je n’arrivais pas à décontracter les muscles de mon corps, qui devaient à présent former une boule autour de mon estomac. C’était la première fois que les troupes ennemies étaient aussi proches et probablement la première fois où j’allais devoir user de mon arme. J’étais littéralement pétrifiée et je sentais la mort approcher.

Comme elle occupait une chambre seule, m’y introduire s’annonça plus difficile que prévu. Muni d’un trombone, je réussis tout de même à y pénétrer. Cette chambre était à son image : tout était bien rangé et soigneusement plié. En fouillant dans ses armoires, je notai avec étonnement qu’elles étaient à moitié vides. J’en conclus que le reste devait se trouver dans la villa de papa. La pièce, totalement neutre, était dénuée d’objets personnels, de photos ou de souvenirs. Être dans une chambre d’hôtel n’aurait pas été bien différent. De toute évidence, cette fille était réellement étrange et je n’allais rien trouver de révélateur ici. En quittant la pièce, mon pied heurta un petit carton gris et usé qui se trouvait sous le lit. Mon corps s’emplit à nouveau d’une sorte d’exaltation et ce fut avec agitation que j’ouvris la mystérieuse boîte.

« Cours ! Baisse-toi ! Maintenant, Maïka, maintenant ! ». Maïka avait couru, elle avait essayé de rejoindre l’abri, mais n’y était pas parvenue. Il n’avait fallu qu’un coup, un seul, pour qu’elle percute violemment le sol. J’avais perdu la capacité de parler, aucun son ne pouvait sortir de ma bouche. Avec des gestes mécaniques, j’ai traîné son corps pour éviter que celui-ci se fasse piétiner indignement, puis j’ai pleuré.

Lorsque je sortis de la pièce, mon corps tremblait encore. Horrifié et encore sous le choc, je rejoignis ma chambre et me couchai sur mon lit. Les affreuses visions étaient restées vives dans mon esprit et il était maintenant impossible de m’en défaire. Les photos et les articles de presse, même si écrits dans une langue étrangère, avaient réussi à heurter ma sensibilité. Comment avais-je pu être aussi horrible ? Comment avais-je pu la regarder et la traiter ainsi ? L’image que j’avais d’elle était maintenant totalement altérée. Je ne pourrai plus jamais la regarder dans les yeux, plus jamais lui adresser la parole.

J’ai fui mon pays, je l’ai quitté avant qu’il ne m’avale. Je suis partie dans un pays où les maisons étaient devenues d’immenses édifices et où la gaieté s’était transformée en une continuelle effervescence. Derrière moi était restée mon ancienne vie, pleine d’amour mais aussi de haine. J’avais autrefois été contrainte à avancer seule et c’est ainsi que j’ai dû arpenter les rues de cette ville étrangère. Les bâtiments n’étaient plus en ruine, le bruit assourdissant de la foule était continuellement présent et des odeurs diverses passaient à travers mes narines. Néanmoins, ce sentiment de peur et de solitude était toujours présent au fond de moi et ne disparaitrait probablement jamais.